Grèce en kit


Le voyage en Grèce est l’étape ultime du parcours intellectuel du lettré amateur d’antiquités : c’est là en effet où les mythes qui façonnent l’imaginaire occidental depuis plus de 3000 ans ont été rêvés, à l’ombre d’un olivier, sur une colline écrasée de soleil, avec le béguètement de quelques chèvres rachitiques et les cymbales des cigales comme seul fond musical.

La situation n’a pas tellement évolué depuis lors. La chaleur est toujours aussi intenable, les Grecs disparaissent toujours à l’heure de la sieste, les oliviers sont les seuls organismes vivants dans des étendues à l’infini, les pâtres d’Arcadie fantasmés par Nicolas Poussin ont été remplacés par des jeunes en scooter qui ont troqués leur serre-tête en ruban contre des lunettes de soleil. Les temples qui ont fait la grandeur de la civilisation grecque ont été pillés, dispersés depuis bien longtemps à travers le monde et le peu qu’il restait sur place à été enfermé dans des musées à moitié condamnés par le manque de budget et surveillés d’un oeil éteint par des conservateurs qui attendent la prochaine réforme budgétaire pour vendre au plus offrant les céramiques les plus ébréchées de leur collection. 

Il ne reste que des fondations éparses,  caressées par l’herbe brûlée comme un cimetière d’ossements de dinosaures, éventrées en plein soleil, au milieu de nulle part, arpentées par quelques téméraires à chapeau ou par des cars de touristes chinois qui tentent désespérément de faire la meilleur photo souvenir dans la mince fenêtre de temps impartie tout en se protégeant du soleil tant bien que mal à l’aide de mitaines à motifs et d’ombrelles bigarrées. Sous cet angle-là, il est facile de se raccrocher aux considérations pleines d’amertume de Barrès  lors de son expédition de 1900 qui a failli lui coûter très cher quand il a chu des échafaudages du Parthénon : « On a beau n’être qu’un barbare, il faudrait être exceptionnellement dépourvu d’atticisme pour terminer le petit poème de sa vie sur une chute aussi prétentieuse« .

 Nul arbrisseau, nul herbage, des pierres, et partout une horreur fastidieuse. Certainement, ces ruines donnaient beaucoup de plaisir au vieillard qui me guidait, et sa figure me disait, tandis qu’il fumait des cigarettes : « Oui, ô étranger, voici ce que nous autres, d’une vieille race, nous pouvons montrer aux barbares. Il me menait en faisant tourner sa canne, et, derrière lui, je pensais : j’espère qu’il aura bientôt terminé ce tour du propriétaire. 

Barrès, Le voyage à Sparte.

Tout cela contraste abruptement avec les siècles où la Grèce mythologique a irrigué tous les topoï de la poésie classique  et les rêveries mélancoliques pleines de références ampoulées et obscures de Chateaubriand, qui fut l’un des premiers écrivains de l’époque moderne à revenir en pèlerinage sur les sites antiques tout justes redécouverts.

Tout passe, tout finit dans ce monde. Où sont allés les génies divins qui élevèrent le temple sur les débris duquel j’étais assis ? Ce soleil, qui peut-être éclairait les derniers soupirs de la pauvre fille de Mégare, avait vu mourir la brillante Aspasie. Ce tableau de l’Attique, ce spectacle que je contemplai, avait été contemplé par des yeux fermés depuis deux mille ans. Je passerai à mon tour : d’autres hommes aussi fugitifs que moi viendront faire les mêmes réflexions sur les mêmes ruines. » 

Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem.

Mais lorsque le nuage de références savantes et anecdotiques n’est plus là pour faire écran face à un paysage redondant (tiens encore une colonne dorique), le sentiment d’inutilité finit par étreindre le voyageur qui en vient à envier les hordes de germains qui ont établi leurs quartiers généraux près des plages pour profiter de l’alcool pas cher et du taux d’ensoleillement maximum pour parfaire leur teint de brique.

Mais tout comme Ulysse se découvre en revenant à son île natale, c’est lorsque il a regagné ses pénates que le voyageur découvre en lui-même les bienfaits de son voyage. C’est l’expérience de la déception face à la confrontation de mythes immenses à leurs sources d’inspirations géographiques bien minuscules, et du deuil d’une certaine part de son imaginaire lorsque l’on découvre qu’on peut faire du kayak sur l’Achéron ou le Styx et que Charon vend désormais des articles de plage. Mais cette expérience finit par fermenter lentement et débouche ensuite, lorsque le temps du voyage est terminé et que le voile du souvenir recommence à déformer la perception initiale, à l’ouverture de nouvelles portes insolites et de passerelles  entre nos expériences et le mythe millénaire..

Nous pouvons enfin nous affranchir des mots des autres pour créer notre propre odyssée. Les poètes n’auront pas, cette fois-ci, le dernier mot.

Les barricades mystérieuses

Une chose est sûre, les Grecs, outre la feta et les emprunts sans provision, aiment les moellons bien rembourrés. Qu’ils accumulent le plus souvent sur des hauteurs parce qu’à l’époque ils avaient de la main-d’oeuvre pas chère. Depuis, les Macédoniens les ont envahis et les coûts du travail ont explosé, ils ont vite abandonné leurs velléités architecturales pour se lancer dans la construction en béton armé. O tempora, o mores !

Replis obscurs

Evidemment, quand il fait 45° degrés à l’ombre la moitié de l’année, il faut des cachettes dans les flancs de la montagne pour pouvoir enterrer ses rois et jouer au backgammon en attendant la prochaine invasion turque.

La dernière marche

Les Grecs ont peut être inventé la philosophie et les mathématiques mais manifestement ils se sont arrêtés de réfléchir avant la création de l’escalator et de la main courante. Faut pas s’étonner après que les Américains ne viennent plus les aider.

Colonnes cérébrales

Du dorique, de l’ionique, du corinthien, de la cannelure, du cylindrique, des chapiteaux, il y en a pour tous les goûts. Bon, par contre pour les toits, c’est pas encore ça. Mais on apprécie l’effort.

« Il paraît, au reste, que les Corinthiens ont perdu le goût qu’ils avaient pour les étrangers : tandis que j’examinais un marbre dans une vigne, je fus assailli d’une grêle de pierres : apparemment les descendants de Laïs veulent maintenir l’honneur du proverbe. » 

Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem. 

Pierres de taille

Ici, les pierres ne roulent pas mais n’amassent pas la mousse non plus. C’est très étonnant. Il faut croire qu’exceptionnellement ce proverbe n’a pas été inventé par des Grecs.

Les montagnes hallucinées

Dans la patrie de l’Olympe, les montagnes ressemblent toutes plus ou moins à des fourmilières géantes abandonnées (sauf le site de Météora qui tente de se démarquer en rendant hommage aux termitières). Souvenirs d’un temps où les dieux ne se tournaient pas les pouces et étaient beaucoup plus industrieux.

Les temples retrouvés

« Les temples érigés en l’honneur de la religion le sont en vérité, en l’honneur de l’architecture » Ludwig Feuerbach. (On notera une fois encore que les Allemands sont rabat-joie).

Accroche-toi à la branche, j’enlève la colonne

Après dix jours d’oliviers rachitiques, je me demande encore comment les Grecs ont pu avoir la première marine de l’Antiquité. Leurs trirèmes devaient ressembler à des coquilles de noix.

Reliques du passé

Les sculptures et les poteries antiques ne nous font regretter qu’une chose : que les Grecs aient arrêté de s’enduire d’huile d’olive et d’aller faire leurs séances de running dans le plus simple appareil.

Dos au mur

Qu’est-ce qu’elle a, ma gueule ?

La coupe est pleine

Bas du fronton

Ce soir, c’est soirée disco

Décorations de jardin

Devant l’eau profonde, tu choisis ta vision ; tu peux voir à ton gré le fond immobile ou le courant, la rive ou l’infini ; tu as le droit ambigu de voir et de ne pas voir ; tu as le droit de vivre avec le batelier ou de vivre avec « une race nouvelle de fées laborieuses, douées d’un goût parfait, magnifiques et minutieuses ». La fée des eaux, gardienne du mirage, tient tous les oiseaux du ciel dans sa main. Une flaque contient un univers. Un instant de rêve contient une âme entière.

Bachelard, L’eau et les rêves

Variations sur le pied grec

Manifestement, Hermès n’était pas le seul à avoir le pied léger.

Les voyageurs imprudents

Finalement, après toutes ces pierres éparpillées, ces reliefs triangulaires, ces colonnes brisées, ces arbres assoiffés, le plus intéressant reste quand même d’étudier les vivants qui errent encore parmi les ruines. Les civilisations disparaissent, les touristes apparaissent. Ils hanteront encore longtemps les sites à la recherche des quelques miettes qui pourront les guider vers l’esprit des lieux et qui feront en même temps le meilleur arrière-plan pour leurs selfies.

Suivez le guide

Souvenirs de vacances

Perdus dans l’espace


Comments (1)

  1. Vincent

    Super fais un livre avec les commentaires écrits plus gros !

    « La Grèce pour tous  »

    Je t’embrasse

    Agnès

    Répondre

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